• Arco Renz © Jean Luc Tanghe
  • Rianto - Medium © Wannes Cré
  • Topeng Losari Cirebon © Hadiprayog
  • Otniel Tasman © Arief Budianto
  • Eco Supryanto - Cry Jailolo © Bernie Ng Courtesy of Esplanade
  • Nan Jombang © Fionna Cullen
  • Melati Suryodarmo © Harry Hartantio

Les arts de la scène en Indonésie Interview avec Arco Renz

Description
Informations

On compte près de 3 000 styles de danse traditionnelle en Indonésie. Pour les chorégraphes contemporains, ces traditions forment une source d’inspiration intarissable. EUROPALIA a mis sur pied un ambitieux programme de représentations, de résidences artistiques et de plateformes internationales de réflexion.

Interview d’Arco Renz

En tant que curateur quel a été votre point de départ pour la conception du programme ?

ARCO RENZ – Il a été conçu comme un point de rencontre où les artistes, le public et les espaces culturels peuvent découvrir la richesse et la diversité des arts de la scène indonésiens. Le programme comprend bien entendu de la danse traditionnelle et contemporaine, mais également bon nombre de nouvelles créations, de plateformes d’échanges interdisciplinaires et même deux résidences « carte blanche » en Indonésie pour les chorégraphes Meg Stuart et Gisèle Vienne

Ma première préoccupation était que le dialogue entre les artistes – chacun avec leur voix et leur parcours unique – conduise à de nouvelles créations et collaborations. Une de ces créations me tient particulièrement à cœur : celle de Melati Suryodarmo. Ses performances solo ont toujours eu un vocabulaire très visuel qui lui valut une renommée internationale. Dans sa nouvelle chorégraphie Tomorrow, as Purposed, elle explore la relation complexe entre le pouvoir, le désir et la magie, en intégrant d’anciennes danses rituelles de Sulawesi. 

Comment expliquer l’énorme diversité qui caractérise la danse traditionnelle indonésienne ?

AR – L’Indonésie est un archipel d’environ 17 000 îles. Sa géographie éclatée, toute d’eau et de terres, explique la quantité de cultures, langues, religions, formes artistiques et danses traditionnelles, époustouflantes de diversité. En même temps, d’autres facteurs ont eu un rôle unifiant : c’est le cas du commerce, des migrations, des échanges culturels et du colonialisme qui connectèrent les îles et servirent de carburant aux changements et renouvellements. Les arts de la scène indonésiens illustrent parfaitement ce processus toujours en cours aujourd’hui.

Malgré les différences, existe-t-il des dénominateurs communs entre les traditions ? 

AR – La majorité des danses traditionnelles ont une fonction rituelle et forment un tissu conjonctif important pour la vie sociale et communautaire. Elles aident l’individu et la communauté à s’intégrer aux éléments de la nature et aux nombreuses manifestations des forces transcendantes et déifiées. Le chorégraphe Eko Supriyanto m’a raconté un jour que la danse classique javanaise, avec ses mouvements lents et élégants, est une méthode physique pour apporter de la stabilité à l’individu et à la communauté dans un environnement naturel intrinsèquement instable.

Les religions ont-elles une influence sur les danses traditionnelles, qui sont parfois très sensuelles et jouent avec les notions de genre ? 

AR – Si une très large majorité de la population est musulmane, cinq autres religions sont reconnues officiellement par l’état : le catholicisme, le protestantisme, l’hindouisme, le bouddhisme et le confucianisme. Sans oublier la myriade de religions ancestrales qui ne le sont pas. Mon impression est que ce sont les religions ancestrales, l’hindouisme et l’islam qui ont eu la plus grande influence sur les arts de la scène indonésiens, tant dans le passé qu'à l'heure actuelle.

Chaque système de croyance a développé des styles de danses différents avec leurs propres conventions sur la sensualité du corps et le rôle des genres. Pour moi, les arts de la scène, dans toute leur diversité, sont des gestes vivants d’ouverture d’esprit, de respect et de tolérance. Ils permettent aux différentes croyances et à leurs expressions artistiques non seulement de coexister, mais de se compléter et de s’alimenter l’une de l’autre. 

Cette coexistence dans la différence est omniprésente dans le programme d’EUROPALIA. La danse saman d’Aceh (Sumatra), interprétée par de jeunes danseurs masculins, fut inventée il y a des siècles pour propager l’islam. Les battements corporels virtuoses sont accompagnés par des prières chantées, mais également par des mantras et des incantations magiques. En contraste, le jeune chorégraphe javanais Otniel Tasman contemple dans sa nouvelle création NOSHEHEORIT les genres à Java en s’inspirant du lengger, une danse transgenre de la fertilité, issue de sa ville natale de Banyumas. 

La nouvelle génération de chorégraphes se laisse-t-elle influencer par ces siècles de traditions, ou essaie-t-elle au contraire de rompre avec elles ?

AR – La grande majorité des chorégraphes indonésiens contemporains ont été formés dans les styles de danse traditionnels et classiques. Ils sont tout à fait conscients de l’importance d’intégrer et de conserver les traditions. D’ailleurs, au moment de sa création, une danse traditionnelle est contemporaine. Avec le temps, elle se codifie, se canonise. C’est par une pratique respectueuse et diligente que les traditions restent en vie ; les danseurs et chorégraphes intègrent ce langage hérité et l’actualisent par le biais de leur corps. Il est fascinant de voir comment les chorégraphes y font référence, chacun à leur façon. Pour les jeunes chorégraphes, la reconnaissance et le questionnement des traditions, ainsi que le développement de stratégies pour les intégrer dans des récits et procédés contemporains, sont des éléments très importants de leur travail de création.

La question de savoir La question des savoir si la danse Indonésienne rompt avec la tradition ou si au contraire elle la renouvelle, est un débat sans fin. Quoi qu'il en soit, les chorégraphes en Indonésie continuent à se tourner vers la tradition afin de questionner le monde, aborde les problèmes actuels et transcender la banalité.